Les documents relatifs à l’affaire Epstein dévoilés depuis vendredi passé 30 janvier 2026, et accessibles à tou·tes depuis le site internet du Département étatsunien de la Justice, créent un « buzz » mondial : 18 millions de résultats sur Google durant la dernière semaine ! Non seulement en raison des plus de 3 millions de documents accessibles (et des 3 millions encore gardés secrets…), mais sans doute aussi en raison d’un fait inédit dans l’histoire : un vrai complot qui vient « en apparence » confirmer des théories du complot — nous verrons qu’en fait, non —, et d’autres théories du complot qui viennent s’y greffer ! Aussi, cette affaire est comme le disent différent·es journalistes, une « boîte de Pandore », de la « nitroglycérine » lancée sur Internet, voire même de la « kryptonite » !
Auparavant, les complots avérés portaient sur des affaires qui n’ont jamais été l’objet de théories du complot : le Watergate aux USA en 1973, le complot des industriels du tabac dans les années 1990, le projet MK-Ultra de la CIA entre 1950 et 1970, etc. Les théories du complot célèbres portaient sur d’autres événements, et aucune n’a jamais été vérifiée : la mort de John F. Kennedy, Lady Diana, le virus du de SIDA, la mission Apollo 11, l’assassinat de Lady Diana, les attentats du 11 septembre, etc. Dans l’affaire Epstein, il y a à la base un vrai complot, au sens d’entente secrète d’un petit groupe de personnes dans un but malveillant, avec le réseau pédocriminel mis en place par Epstein et quelques autres (plus celles et ceux qui en ont profité), qui a été découvert non pas par des complotistes — parce que, comme l’a écrit un jour de façon sévère mais juste mon collègue et ami Sebastian Dieguez, aucun complotiste n’a jamais découvert de vrai complot — mais par des journalistes et procureurs, ou encore parfois lanceur·euses d’alerte, qui vont enquêter pendant des années sur une seule affaire dans la vraie vie afin de trouver et faire valider des preuves par les tribunaux. Jusaqu’à aujourd’hui, trois personnes ont été emprisonnées dans cette affaire, Epstein lui-même, sa compagne Ghislaine Maxwell et le rabatteur français de jeunes mannequins Jean-Luc Brunel, d’autres ont récemment été entendus par la justice de leur pays (Jack Lang en France, le prince Andrew en Angleterre). Seule Ghislaine Maxwell a été condamnée, Epstein et Brunel s’étant suicidés en prison — jusqu’à preuve du contraire : ce sera l’objet d’une toute prochaine chronique ! Rien d’autre n’est prouvé ni démontré, et les « Epstein files » ne permettent pour l’instant aucune inculpation supplémentaire, mais ce sont à nouveau les enquêteur·trices professionnel·les qui vont poursuivre les nombreuses enquêtes possibles (les allégations complotistes ne seront comme d’habitude d’aucune utilité, comme je vais le rappeler une nouvelle fois inutiles, contre-productives voire dangereuses : cf. Wagner-Egger, P. Psychologie des croyances aux théories du complot : Le bruit de la conspiration, Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble, 2021).
Cette affaire, le vrai complot Epstein , est bien évidemment horrible et scandaleuse : elle révèle les comportements patriarcaux de prédateurs sexuels de certains hommes (et femmes complices) en position de pouvoir, et ce plus ou moins « normalisé » par une certaine « culture du viol » dénoncée par les féministes. Deuxièmement, il y a la scandaleuse impunité d’Epstein rendue possible par sa richesse, ses avocats, des dédommagements « à l’amiable » pour certaines victimes, et ses nombreux contacts au plus haut niveau. Cela lui a permis de n’être condamné qu’en 2008 qu’à une peine ridicule, de plus en période « pré-#metoo » qui faisait qu’on accordait beaucoup trop peu de crédit aux victimes, alors que les premières plaintes de viols remontent à 1996. Il est clair que le pouvoir et l’argent permet d’échapper — heureusement seulement en partie — à l’action de la justice.
Le troisième aspect du scandale est constitué par les soupçons de blanchiment et de fraude fiscale aggravée, actuellement sous enquête par exemple en France. De façon moins grave, mais représentative du « tout est permis » que le capitalisme mondialisé permet aux ultra-riches, une enquête en Suisse montre qu’il pouvait activer ses réseaux pour arriver à ses fins[1]. Il entretenait ses maîtresses en leur payant leurs études, et quand l’une n’avait pas son visa pour commencer son école à temps, Esptein écrivait à son ami le nouveau directeur du World Economic Forum de Davos Terje Rød-Larsen, diplomate norvégien installé à New York accusé depuis le 9 février 2026 de « complicité de corruption aggravée » pour ses liens douteux avec Epstein. La collusion ainsi révélée entre le monde de la finance et le monde politique, les brassages de millions et milliards, l’argent tout-puissant, un réseau de très riches et puissants qui s’entraident et se protègent parfois aux limites de la loi (et parfois en deçà), était certes déjà connue, mais choque ici encore davantage parce qu’elle permet de maintenir impunis trop longtemps des scandales pédocriminels et financiers, de soustraire sa fortune au fisc par des sociétés « offshore », etc. Là encore, c’est et ce sera encore la justice — mais à nouveau aucun·e complotiste — qui fera la lumière sur cette question[2]. Il est évident que le volet économique de l’affaire Epstein illustre aussi les dérives de la dérégulation du capitalisme et celles des ultra-riches, non seulement par rapport à l’environnement qui est désormais mis en danger par le dépassement de 6 limites planétaires sur 9, mais également face à la justice sociale et l’explosion des inégalités depuis les années 80 (cf. p.ex. Piketty, T., Capital et idéologie, Paris : Seuil, 2019). Les recherches en psychologie sociale révèlent d’ailleurs un lien entre inégalités sociales, complotisme et populisme, mis en lumière par les réactions à l’affaire Epstein (cf. Goudeau, S. & Wagner-Egger (Eds), Psychologie sociale des inégalités, Paris : Dunod, 2026).
Apropos de ces abus de pouvoir, certaines études en psychologie sociale montrent qu’une bonne partie des êtres humains, placés dans une position de pouvoir même temporairement dans une expérience de laboratoire (par exemple diriger des comédien·nes de théâtre sans avoir aucune expérience du rôle), peut faire montre de moins d’empathie et se sentir davantage en position de tricher par rapport aux règles. Bien sûr, ce sont des tendances assez faibles, le pouvoir ne transforme pas des agneaux en montres, mais peut augmenter le risque de comportements immoraux…
Un quatrième fait déplorable est que la justice étatsunienne et les journalistes ont travaillé trop lentement (et n’ont pas fourni ces documents à la justice d’autres pays), à une époque en plus « pré-metoo » qui ne prenait pas assez au sérieux les témoignages des victimes. Il est certain qu’il faut à l’avenir pour éviter de tels déconvenues donner plus de moyens publics à la justice et au journalisme indépendant qui doivent avoir les moyens d’être les véritables contre-pouvoirs contre les abus « du haut » en démocratie (tricheries des entreprises, des politiques, etc.). Mais cela demandera une politique « de gauche » avec un appui public des contre-pouvoirs (ONG, journalisme, justice, offices de régulation, etc.).
Pour maintenant évaluer ce qui relève du complotisme ou non dans cette affaire, et donc si les complotistes on vraiment raison ou pas, il faut rappeler que tou·tes les chercheur·ses, et intellectuel·les qui étudient les théories du complot reconnaissent depuis toujours qu’il y a de vrais complots. Cependant, certain·es comme moi considèrent que les vrais complots ne sont pas des théories du complot qui sont devenues vraies. Cette fausse croyance (il y a des théories du complot qui sont vraies et d’autres qui sont fausses) entretient la confusion : « s’il y en a des vraies, alors pourquoi ne pas croire à ma théorie du complot préférée ? » Mon opinion, proche d’autres collègues comme Luc Boltanski, Qassim Cassam, ou Sebastian Dieguez par exemple, est qu’il faut faire la différence entre vrais et faux complots sur la base de la méthode (ce que j’appelle le critère de démarcation méthodologique). Pour bien souligner la différence de méthode, qui est cruciale dans un cas comme l’affaire Epstein, je distingue ce que j’appelle la science du complot de la religion du complot.
La science du complot est constituée par les enquêtes professionnelles de journalistes, procureurs, lanceurs d’alertes, etc., qui prouvent les vrais complots par des preuves directes (documents authentifiés, aveux, témoignages indépendants, etc.) du complot : qui a fait quoi, quand, où, comment, etc. Ce sont les véritables contre-pouvoirs en démocratie, la justice, les organes de contrôle des banques, anti-cartels, des médicaments, les chimistes étatiques, les ONG, les journalistes ou scientifiques indépendants, etc. Ces contre-pouvoirs fonctionnent bel et bien, il ne se passe pas un mois sans que des entreprises (banques, multinationales, etc.), des politiques (p.ex. Sarkozy), ou des scientifiques (p.ex. Raoult) ne soient épinglés et punis, mais sans doute avec trop peu de moyens, face à ceux colossaux des industries ou des millionnaires comme Epstein. Les industries du tabac, du pétrole, du numérique ou encore certaines pharmas ont été condamnées (p.ex. dans l’affaire du Mediator en France, ou l’industrie du tabac aux USA), mais souvent peu par rapport au mal qu’elles ont causé. Je serai ainsi d’accord avec tout le monde, complotistes ou non, qu’il faut les renforcer avec l’argent public. Les journalistes professionnels comme Virginie Vilar de Complément d’Enquête ou Fabrice Arfi de Mediapart sont des exemples-types de « scientifiques du complot », en disant à propos des fichiers Epstein qu’il faut de la prudence, le temps long de la vérification des faits et de la recherche de preuves (de « fils à tirer », pour voir s’ils amènent quelque chose). Au niveau politique, il faut soutenir des initiatives de gauche comme par exemple celle intitulée « Pour des multinationales responsables », qui a échoué de très peu le 29 novembre 2020, en étant acceptée par 50,7 % de la population, mais refusée au nombre de cantons qui l’ont acceptée (il faut une double majorité de la population et des cantons).
La religion du complot consiste par contraste à croire à des complots sans preuves suffisantes : coïncidences, anomalies apparentes de la version officielle, informations non vérifiées, etc. Certains de ces complots pourraient être vrais (bien que souvent peu plausibles), mais il faudrait pour cela de vraies enquêtes professionnelles dans la vraie vie (la science du complot), ce que ne font pas les adeptes des théories du complot. Je les définis comme des accusations souvent graves de complot (être membre d’une élite pédo-sataniste, imposer un vaccin inefficace voire dangereux pour s’enrichir ou diminuer la population mondiale, etc.) sans preuves suffisantes, ce qui justifie la connotation négative associé à « complotiste » ou « théorie du complot » : si ces accusations sont fausses, c’est de la calomnie, et si elles sont vraies, elles sont inutiles parce que le niveau de preuves est insuffisant pour condamner (et elles sont même contre-productives, puisque le coupable aura courant des accusations pourra effacer des preuves)…
Dans le cas de l’affaire Epstein, la science du complot, exercée — trop lentement — par la justice étatsunienne et les journalistes d’investigation, comme Julie K. Brown du Miami Herald, a révélé le scandale sexuel (on parle de plus de 1000 victimes), et a permis d’emprisonner les principaux coupables — les complotistes n’ont été d’aune aide dans ces enquêtes et condamnations. Il reste une zone grise de toutes celles et ceux qui n’auraient pas organisé mais participé, ou les deux, contre lesquels il n’y a pour l’instant pas de preuves, mais certains éléments parfois accablants (vidéos, échanges d’emails plus ou moins explicites, etc.). Ces éléments ont déjà conduit à des démissions ou des mises à l’écart (Mandelson et le prince Andrew en Angleterre, Lajčák en Slovaquie, Jack Lang en France, etc.), et comme dans toute affaire criminelle, il est possible que certain·es soupçonné·es (comme Jack Lang, Donald Trump, Elon Musk, Bill Clinton, Bill Gates, Woody Allen, etc.) soient innocent·es, mais aussi coupables, ou encore coupables mais échappant à toute condamnation, voire même peut-être déclaré·es coupables alors qu’innocent·es — la justice n’étant malheureusement pas parfaite et parfois difficile à établir. Et seule la science du complot permettra de le savoir… Ainsi, la science du complot met au jour ce que j’appelle « l’apparent fond de vérité » du complotisme : les vrais affaires, scandales et autres complots avérés. Apparent, parce qu’on ne peut pas inférer que la théorie du complot à laquelle on croit est vraie parce qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura toujours de vrais complots. Cela constitue un des raisonnements invalides du complotisme, même si on peut le comprendre psychologiquement, en raison d’une méfiance exagérée. Mais comme tous les vrais complots, l’affaire Epstein va favoriser le complotisme, par la confusion de la religion du complot et de la science du complot. Cela n’a pas manqué de faire exulter beaucoup de complotistes : « on avait raison » (à tort, comme on va le voir).
A propos du complotisme dans l’affaire Epstein, la première chose à préciser est que parler de « théories du complot » de « complotisme » ou de « religion du complot » (tous les 3 plus ou moins synonymes pour moi, le complotisme et la religion du complot étant l’adhésion à un grand nombre de théories du complot) autour du vrai complot Epstein ne revient absolument pas comme on nous en accuse parfois à minimiser l’affaire Epstein : Au contraire, essayer de démêler le vrai du faux (ou du possible) est de la plus haute importance, pour toute affaire judiciaire d’ailleurs, et cela permet de punir les coupables ! La véritable affaire Epstein reste ce qu’elle est, un énorme et immonde scandale avéré, mais elle n’est pas et n’a jamais été comme une théorie du complot. Premièrement, il n’y a eu aucune théorie du complot à propos de l’affaire Epstein avant sa sortie en 2008. Il y en a eu depuis 2019, par exemple sur le suicide de Jeffrey Epstein en prison (ce sera l’objet de ma prochaine chronique), mais auparavant, les théories du complot pédophile soutenues par la complosphère étaient en 2016 le « pizzagate », une théorie du complot délirante accusant tous les démocrates de pédo-satanisme, avec Hillary Clinton à sa tête, ayant prétendument comme plaque tournante une pizzeria de New York, où d’ailleurs un assaillant complotiste radicalisé s’est finalement rendu un jour armé d’un fusil pour libérer les enfants prisonniers imaginaires — illustrant au passage l’un des dangers du complotisme ! Et le sauveur qui devait dévoiler cette sordide affaire et emprisonner les coupables était… Donald Trump ! Cette théorie a été ensuite reprise par la sphère complotiste QAnon, qui a essaimé sur toute la planète à l’occasion du Covid-19. Une autre théorie complotiste en vue portée à la télévision française en février 2023 dans l’émission de Cyril Hanouna « Touche pas à mon poste » a été celle de « l’adrénochrome », un produit soi-disant extrait du sang d’enfants que des stars comme Céline Dion consommeraient pour rester jeunes — toute ressemblance avec un film de vampires ne serait que pure coïncidence…
Le complotisme va ensuite exagérer, toujours sans preuves suffisantes, les implications actuelles de l’affaire Epstein, en raison de sa méthode de croyance, en lieu et place de l’administration de la preuve qui a cours en justice comme en sciences. Premièrement, en considérant que tous les gens cités sont coupables, ce que seules de vraies enquêtes pourront déterminer, et que la majorité des élites sont corrompues — alors que l’immense majorité des élites de tous les pays n’est pas concernée (on peut estimer dans cette affaire pour l’instant des dizaines de suspects, des centaines de gens mentionnés, mais les élites de tous les pays sont des dizaines de milliers de personnes !). Le fait d’associer toute personne citée à la culpabilité est un biais cognitif bien connu, le biais de corrélation illusoire (cf. Bellevaut, G. & Wagner-Egger, P., Méfiez-vous de votre cerveau : 30 biais cognitifs décrits et expliqués pour moins se tromper et mieux raisonner, Lausanne : Éditions EPFL, 2022), qui consiste à établir des liens de causalité quand deux événements coïncident. Cela peut être le cas, mais cela peut aussi ne pas l’être, et le seul moyen de savoir si oui ou non est de trouver des preuves supplémentaires. Pour prendre un seul contre-exemple, l’ex-humoriste devenu militant politique d’extrême-droite antisémite Dieudonné est cité dans les fichiers Epstein, mais il y est critiqué, et n’a donc jamais eu aucun liens avec le délinquant sexuel. L’exagération complotiste (« ILS sont tous pourris », alors qu’on peut plus raisonnablement conclure : « ILS sont en – heureusement – petite partie pourris et punis par les contre-pouvoirs, malgré le trop grand pouvoir de l’argent ») est le produit du biais cognitifs du saut-vers-la-conclusion (une conclusion trop hâtive à partir de données insuffisantes) ou du sophisme de la généralisation abusive. Comme toutes les accusations complotistes sans preuves suffisantes, elle est inutile voire contre-productive. Accuser les milliers de personnes citées dans les fichiers Epstein conduira évidemment à plus d’erreurs que de réussites, tout comme à exagérer le « fond de vérité » de l’affaire. Au mieux, les preuves insuffisantes (anomalies, coïncidences, etc.) des théories du complot les plus plausibles peuvent constituer le point de départ d’une enquête sérieuse, mais en aucun cas la fin de l’enquête, comme dans l’opinion des complotistes les plus radicalisés. Il faut passer de la religion à la science du complot. Les professionnels de la lutte contre la pédophilie soulignent bien par ailleurs que les complotistes sont un allié — j’ajouterais « apparent » — embarrassant[3]. Autre exemple édifiant, certains complotistes vont jusqu’au délire d’accuser l’enseignement de l’éducation sexuelle à l’école d’être un complot de la communauté LGBT pour…imposer la pédophilie aux enfants !! On peut sérieusement s’interroger sur la santé psychique des esprits imaginant de telles insanités… La réalité est l’exact contraire : on parle de sexualité aux enfants parce que la plupart des crimes sexuels vient de l’entourage proche, et pas de réseaux pédosatanistes de l’élite — ce qui à nouveau n’enlève rien au scandale des réseaux pédophiles avérés…
L’affaire Epstein vient ainsi seulement en apparence confirmer certains délires conspirationnistes, qui n’ont comme fond de vérité que le fait que la pédophilie existe malheureusement, tant au sein des « élites » que dans le reste de la population (la majorité des crimes pédophiles provient comme on l’a dit de l’environnement proche, et ce dans toutes les couches sociales, avec le problème que les plus riches peuvent mieux se défendre et échapper à la justice). Ensuite, d’autres théories du complot vont se greffer aisément sur l’affaire Epstein — l’expression « boîte de Pandore » prend ici tout son sens ! Le complot juif mondial antisémite chez le polémiste Alain Soral — oui il y a des membres de la communauté juive dans l’affaire Epstein, mais de loin pas seulement, et l’immense majorité de toutes les communautés juives de tous les pays ne sont pas concernées —, le complot des élites mondialistes qui chercheraient à tuer la population au moyen des vaccins (alors que l’on lit dans les fichiers qu’effectivement Gates et Epstein cherchent, comme le premier l’a déjà admis publiquement ailleurs, à rendre leur « philanthropie » rentable ; par contre certains messages semblent incriminer Bill Gates sur le plan sexuel, enquête et preuves à suivre le cas échéant). D’autres complotistes antisémites vont croire sans preuves à des liens entre Epstein et les services secrets israéliens, certaines photos (vraisemblablement créées par Intelligence artificielle) vont prétendre qu’il est encore vivant en Israël, les pro-palestiniens vont insister sur l’appartenance d’Epstein à la communauté juive, la propagande prorusse va tenter d’impliquer ses ennemis comme Emmanuel Macron, etc., etc., etc.
Il faut se méfier quand les complotistes clament « qu’ils ont toujours raison » en avance. D’abord, si c’était le cas, ils n’auraient pas besoin de leclamerpuisque tout le monde le remarquerait — on voit bien que la science fonctionne, les scientifiques n’ont pas besoin de clamer sur internet « qu’ils ont toujours raison »… Par exemple, après la pandémie circulait un même qui faisait la liste des choses qui avaient été considérées comme complotistes et qui seraient devenues vraies. Il y avait par exemple dans cette liste le fait que les vaccinés peuvent transmettre le virus : cela n’a jamais été considéré comme une théorie du complot (éventuellement une fake news), et finalement les études ont montré que les vaccins diminuaient tout de même la transmission — et de ce fait justifiaient le passe sanitaire. Ce serait le signe que « les complotistes ont toujours raison », alors que le complot dénoncé à l’époque était que toutes les autorités sanitaires de tous les pays, tous les scientifiques, l’OMS, Bill Gates, Pfizer et Moderna, le World Economic Forum, etc., voulaient supprimer une partie de la population avec des vaccins mortifères ?
Pour terminer, le dernier point avéré de l’affaire Epstein est que seule la moitié (…) des documents a été publiée, et de plus en partie caviardée. Tout le monde sera à nouveau d’accord pour que les journalistes professionnels et la justice de tous les pays concernés aient accès à tous les dossiers, et puissent enquêter de façon rationnelle sur cette affaire. Les critiques du complotisme dont je fais partie n’ont pas de problèmes avec les hypothèses prudentes de complot dans le cadre d’une enquête (administration de la preuve) : Nous avons un problème avec les croyances aux complots imprudentes et sans preuves. Les critiques du complotisme ne « défendent pas le Système » ou innocentent Epstein en disant que ce sont des « théories du complot ». Les critiques du complotisme demandent aux complotistes de changer de méthode (de la religion à la science du complot), et de ne pas croire aux hypothèses avant qu’elles soient prouvées. La critique du complotisme porte sur la mauvaise critique du « Système » (le complotisme basé sur des soupçons et des preuves insuffisantes sur internet), mais souhaite le renforcement de la critique efficace et rationnelle du « Système » — les enquêtes professionnelles qui apportent ou non des preuves validées par les tribunaux !
Fabrice Arfi le journaliste de Mediapart avait enfin raison de dire que les fichiers Epstein sont à la fois un « champ de boue » — d’autres ont repris en transformant son expression en « tas de merde » ! — et une « mine d’or ». Un champ de boue dans lequel les complotistes vont penser trouver (à tort) la confirmation de leurs croyances exagérées allant parfois jusqu’aux délires (boire le sang des enfants), mais une mine d’or pour les vrais enquêteurs et enquêtrices en quête de la vérité, de la justice, et d’un monde plus équitable.
Mes autres chroniques sur le complotisme : https://perso.unifr.ch/pascal.wagner/chroniques-sur-le-complotisme/
[1] https://www.letemps.ch/suisse/tu-m-as-trouve-une-petite-amie-comment-jeffrey-epstein-financait-les-etudes-de-jeunes-femmes-en-suisse
[2] En passant, il est amusant de voir les médias de droite en France s’attarder sur Jack Lang socialiste, alors que bien sûr que l’aspect économique de l’affaire Epstein concerne bien plus de gens de la droite (ultra-)libérale comme par exemple Bruno Le Maire, Olivier Colom ou Ariane de Rothschild (avec bien sûr quelques personnes de la « gauche caviar », certains démocrates, etc.).
[3] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/03/18/la-sphere-complotiste-allie-embarrassant-de-la-lutte-contre-la-pedocriminalite_6166060_4355770.html
