L’Illustré, le magazine suisse romand hebdomadaire le plus lu, publie chaque semaine son horoscope, et avant chaque début d’année un article spécial sur les prévisions astrologiques pour l’année à venir, avec en prime ces dernières années, deux éditoriaux défendant l’astrologie ! Le 19 décembre 2024, Laurence Desbordes, la rédactrice en chef, se plaignait dans un vibrant plaidoyer que les gens qui croient en l’astrologie sont très vite « catalogués comme des êtres irrationnels, voire superficiels ou un peu bébêtes, en quête d’un avenir facile et radieux ». Elle nous faisait le coup fameux du sophisme de l’argumentum ad antiquitatem, l’erreur assez grossière du « c’est ancien donc c’est vrai/bon », en soulignant que la lecture des astres remonte à 2000 ans avant J.-C chez les Babyloniens. Elle oubliait bien sûr de mentionner que ces mêmes Babyloniens croyaient que la terre était plate et pratiquaient l’esclavage…
Il n’est pas plus vrai que, comme elle le notait plus loin, l’astrologie fût remisée au placard à partir du moment où les hommes de science siégèrent à la cour des rois, puisque certains grands astronomes comme Kepler ou Galilée furent justement obligés par leurs financeurs de prédire (frauduleusement) l’avenir. L’explication est infiniment plus simple, c’est que l’ensemble des scientifiques n’a jamais obtenu aucun élément empirique, ni trouvé la moindre cause possible pour croire que la position des astres et étoiles à un moment donné puisse prédire quoi que ce soit dans les caractères et les événements humains — seulement les mouvements des astres les uns par rapport aux autres, en raison de leur masses énormes. La seule cause de telles croyances est d’exprimer la peur face à un avenir forcément incertain, et l’illusion cognitive d’avoir l’impression de pouvoir les contrôler.
Laurence Desbordes continuait son éditorial de 2024 en regrettant l’impossibilité pour les scientifiques de comprendre la rationalité de la discipline, en soulignant que pour la majorité d’entre eux, « ce qui ne s’explique pas ou ne se démontre pas n’est pas ». Mme Desbordes touchait là effectivement l’un des piliers de la méthode scientifique, le rasoir d’Ockham (préférence pour des hypothèses connues, simples, et naturelles) et le fardeau de la preuve pour les hypothèses plus complexes. Mais ces principes ont, au contraire de l’astrologie et des autres pseudosciences, permis le développement du savoir et des technologies scientifiques, qui permettent entre autres à l’Illustré d’être imprimé, ou encore à tou·tes les croyant·es du monde d’exprimer leurs avis obscurantistes sur internet (pseudosciences, créationnisme, etc.)… Elle tentait ensuite l’argument du pari de Pascal, appliqué à l’astrologie — même si on ne peut démontrer l’existence ou la non-existence de Dieu, l’espérance de gain est infinie, alors que la perte est limitée. Déjà peu convainquant pour la religion, l’argument est encore plus mauvais concernant l’astrologie : Une espérance de gain infinie en expliquant une part de notre caractère et de notre comportement par la position des astres ? Une perte limitée dans le fait de croire des balivernes non prouvées, comme tous les adeptes des sectes dont le cerveau a été lavé par une succession de croyances du même genre ? Mme Desbordes ne semblait d’ailleurs pas croire elle-même à la validité de son argument, puisqu’elle terminait en affirmant que la vie est plus douce si on y ajoute une bonne dose de rêve — le rêve n’étant communément pas considéré comme la plus haute marque de rationalité —, et si « on balance de temps à autres la rationalité aux orties »…
Rebelote récemment le 18 décembre 2025, dans un nouvel édito où Mme Desbordes avance un argument déroutant : Comme les marins et les peuples nomades ont pu et peuvent encore s’orienter dans la nuit grâce à l’étoile Polaire, c’est « en toute logique » que « les Mésopotamiens ont supposé que la position des astres avait une influence sur les événements terrestres ». Non, il y a un immense saut de logique entre utiliser un point lumineux qui par chance est environ immobile dans notre ciel et indique toujours à peu près le nord, et penser que cet astre et tous les autres influencent le caractère des gens et les destinées humaines ! Mme Desborde retente l’argument du pari de Pascal, pour se demander finalement — on sent de nouveau poindre l’insuffisance de l’argument — « quel mal cela peut-il faire d’espérer en des lendemains qui chanteront enfin » ?
Le mal que peut provoquer l’adhésion à des thèses qui n’ont aucune base scientifique, qui ne sont corroborées par aucune étude scientifique sérieuse, est celui de la désinformation : croire à des phénomènes extraordinaires sans les fortes preuves qu’un esprit scientifique et rationnel demanderait — comme par exemple les données expérimentales très solides pour accepter certains comportements extraordinaires des particules élémentaires de la matière en physique quantiques — ouvre la porte à croire à tout. C’est la pente glissante de toutes les croyances (complotistes, paranormales, ésotériques, etc.) : Si avec le simple pari de Pascal au lieu de preuves empiriques massives, un argument ad antiquitatem en lieu et place de siècles de recherche corroborées, je crois sans aucune preuve que la position des astres influence la personnalité et les destinées humaines, alors je peux croire à l’existence des fantômes, des êtres de lumière, de la télépathie, de tous les complots et de n’importe quoi. Je serai également à la merci de n’importe quel gourou narcissique et manipulateur, qui affirmera savoir lire dans les astres, avoir des contacts spirituels avec des entités non visibles, ou des dons de guérison magiques.
Les études en psychologie n’ont jamais montré aucun lien entre le signe astrologique et la personnalité, mais ont par contre trouvé par quels moyens l’astrologie et les autres pseudosciences comme la voyance peuvent manipuler même les plus rationnels d’entre nous : par les biais cognitifs de l’effet Barnum, du biais de confirmation et du biais de corrélation illusoire (c.f. Bellevaut, G. & Wagner-Egger, P. (2022). Méfiez-vous de votre cerveau : 30 biais cognitifs décrits et expliqués pour moins se tromper et mieux raisonner. Lausanne : Éditions 41), comme remarquablement illustré dans cette réplication de l’expérience célèbre de Forer (1949), qui démontrait que tout le monde peut se reconnaître dans n’importe quel horoscope :
https://www.rts.ch/play/tv/specimen/video/lexperience-du-faux-horoscope?urn=urn:rts:video:5470080
L’effet Barnum est l’art des voyant·es, astrologues et autre boni-menteurs et boni-menteuses de faire des prévisions vagues, peu précises, générales, pour que la plupart des gens se reconnaisse, ou qu’on puisse trouver un événement qui corresponde plus ou moins. Le biais de confirmation consiste à ne relever que les aspects qui collent à sa personnalité et pas ceux qui ne correspondent pas, ou relever uniquement les quelques prédictions qui semblent se réaliser et « oublier » tous les échecs, et enfin le biais de corrélation illusoire revient à être focalisé et impressionné par les coïncidences (en oubliant les plus nombreuses non-coïncidences).
Mais par l’esprit de charité des fêtes de fin d’année qui nous anime ces jours, retournons aux prévisions de fin 2024 pour 2025, certainement très cher payées, de l’astrologue-star Sandra Gaudin, qui occupe autant de pages de notre Illustré, le magazine le plus lu en Suisse Romande. D’abord, elle nous disait, comme l’année précédente — et ce sera sans doute pareil pour les années à venir — que 2025 sera un moment de transition entre un monde ancien qui résiste et un « monde nouveau ». Mais par chance, pour 2025, des prédictions plus précises ont été faites : « Donald Trump pourrait subir une autre tentative d’attentat ». Désolé, mais « sa conjonction Soleil-Uranus en Gémeaux étant de nouveau touchée en 2025 » aura été insuffisante pour provoquer une nouvelle tentative d’assassinat… Quant à la prédiction de « l’utilisation de la force armée au nom de croyances ou d’idéologies raciales », elle illustre l’effet Barnum des prédictions triviales ou probables : Trump était élu, et il avait déjà recouru à l’armée en 2018, ainsi que le biais de confirmation : l’astrologue pourra évoquer les épisodes où Trump a effectivement envoyé les troupes, mais on pourrait aussi relever les contre-exemples, comme le fait que la Cour suprême des États-Unis a récemment bloqué certains de ces déploiements… On a été heureusement loin de la guerre de Sécession, comme la dernière fois où Neptune était en alternance en Poissons et en Bélier ! Le risque de guerre de sécession aux États-Unis est d’ailleurs plutôt lié à la désinformation et la polarisation, et malheureusement pas seulement sur les questions ethniques… Sandra Gaudin nous promettait pour 2025 également « l’invention d’une nouvelle arme », vu que lors du dernier passage d’Uranus en alternance en Taureau et en Gémeaux, la bombe atomique avait fait son apparition… Alors selon l’effet Barnum, de nouvelles armes sont régulièrement inventées, et on pourra certainement en trouver une en 2025 (comme pour n’importe quelle autre année). Mme Gaudin a eu pas mal de chance pour cette prédiction peu risquée, vu que ces derniers jours, à la toute fin de l’année, une nouvelle arme d’interception par rayon laser a été annoncée par Israël (bon on est évidemment à des… années-lumière d’une nouvelle bombe atomique) ! La dernière prédiction coche aussi les cases de l’effet Barnum des prévisions vagues qu’on pourra toujours vérifier : Pluton entre en Verseau pour 20 ans, ce qui par le passé a correspondu au terme de plusieurs monarchies, à la Révolution française et la Déclaration des droits de l’Homme (oui, il va sûrement se passer quelque chose d’important ces 20 prochaines années)… Et bien sûr, Sandra Gaudin n’a prévu aucun des événements les plus importants qui nous ont affectés en Suisse en 2025, comme les droits de douane de l’Illuminé Orange, les crises dans l’armée ou la catastrophe de Blatten — quoi, ce ne sont pas les astres qui ont provoqué des ondes telluriques à l’origine d’une telle catastrophe ? Ni bien sûr en 2026 le drame de Crans-Montana.
En conclusion, oui, il y a une grande irrationalité, voire naïveté et même bêtise, à croire à des phénomènes extraordinaires sans le début d’une preuve solide. Oui, cela consiste bel et bien à « balancer la rationalité aux orties », mais cela ne rend pas pour autant la réalité « plus douce » d’y projeter des pseudosciences, et il y a bien d’autres moyens de rêver sans se bercer d’illusions qui peuvent mener à des dérives sectaires (et en quoi être influencé par les astres serait plus « enchanteur » ?) : s’instruire des incroyables et admirables découvertes des sciences, y compris celles de la psychologie de la personnalité et des croyances, des beautés de la nature, des engagements humanistes ou écologiques, etc. L’avenir ne sera pas plus ou moins radieux si l’on croit sans preuves qu’il est influencé d’une façon totalement inexpliquée par la position des astres. Aussi, à toutes et à tous, je vous souhaite tout de même une bonne année 2026, malgré l’actualité, sans la pseudo-influence des astres, mais avec celle de nos connaissances scientifiques et de nos engagements, pour réellement espérer en des lendemains qui chantent (un peu moins mal qu’en ce début de 2026) !
